L’approche par compétences,
une réponse à l’échec scolaire ?
Philippe Perrenoud
Faculté de psychologie et
des sciences de l’éducation
Université de Genève
2000
A quoi bon
changer les programmes si ce n’est pour que davantage de jeunes construisent des
compétences et des savoirs plus étendus, pertinents, durables, mobilisables dans
la vie et dans le travail ?
Si cela va
de soi, in abstracto et dans la sphère des bonnes intentions, il reste à
faire la preuve qu’une approche par compétences ne sera pas, paradoxalement,
plus élitaire qu’une pédagogie centrée sur les savoirs, qu’elle donnera plus de
sens au métier d’élève et qu’elle aidera les élèves en difficulté ou en échec à
se réconcilier avec l’école.
Pour aller
dans ce sens, il importe de montrer que, loin de tourner le dos aux savoirs,
l’approche par compétences leur donne une force nouvelle, en les liant à des
pratiques sociales, à des situations complexes, à des problèmes, à des projets.
Ce faisant, elle peut, sans s’attaquer à toutes les causes de l’échec scolaire,
prétendre au moins traiter de façon décidée de la question du rapport au savoir
et du sens du travail scolaire. Mais cela ne va pas sans interroger le rapport
au savoir des enseignants et le sens de leur propre travail…
Les réformes
des systèmes éducatifs visent :
-
les unes à
moderniser les finalités de l'enseignement, pour mieux les ajuster aux besoins
présumés des personnes et de la société ;
-
les autres
à mieux atteindre des objectifs de formation donnés, à instruire plus
largement et efficacement les générations scolarisées.
Souvent, ces
deux enjeux sont entremêlés, parce que l'une des dimensions implique l'autre. La
recherche d'une école plus efficace peut amener à mettre en question le
curriculum en vigueur. Inversement, une transformation radicale des programmes
exige de nouvelles méthodes d'enseignement, dont l’efficacité reste à démontrer.
Comment
situer l'approche par compétences ? Manifestement comme une tentative de
moderniser le curriculum, de l' infléchir, de prendre en compte, outre les
savoirs, la capacité de les transférer et les mobiliser.
Les textes
officiels ne sont pas toujours très explicites à cet égard, sans doute parce
qu’il est politiquement plus correct de prétendre s’occuper à la fois de
moderniser les programmes et d’améliorer l’efficacité de l’école. Les intentions
et leur formulation diffèrent en outre d'un système éducatif ou d'un ordre
d'enseignement à un autre. Cependant, il paraît assez évident que le moteur
principal d'une telle réforme est la volonté de faire évoluer les finalités de
l'école, pour mieux les adapter à la réalité contemporaine, dans le champ du
travail, de la citoyenneté ou de la vie quotidienne.
Si cela est
vrai, on pourrait avoir l'impression que la question des inégalités et de
l'échec scolaire n'est pas posée par l'approche par compétences, qu'on se borne
à substituer de nouveaux programmes aux anciens, sans que soient affectées
l'efficacité et l’équité du système éducatif, ni en bien, ni en mal.
Cette vue
des choses est cependant naïve. Les inégalités sociales devant l’école ne sont
pas indépendantes des contenus de l’enseignement, des formes et des normes
d'excellence scolaires. Chaque programme nouveau est susceptible de transformer
la distance qui sépare les diverses cultures familiales de la norme scolaire. Il
peut l’accroître pour certaines classes sociales, l’affaiblir pour d’autres.
Autrement
dit, même si l’approche par compétences ne se présente pas comme une réforme
élitiste, on ne peut a priori exclure l'hypothèse qu'elle pourrait
aggraver les inégalités sociales devant l’école. On ne peut davantage écarter
sans examen l’hypothèse inverse, selon laquelle l’approche par compétences
favoriserait les apprentissages et la réussite scolaires des élèves actuellement
les plus démunis.
Pour
départager ou articuler ces hypothèses contradictoires, il faut évidemment
analyser de façon plus précise la nature du changement curriculaire introduit.
1. Dans un
premier temps, en tentera donc d’identifier ce qui change ou est censé changer
dans les finalités et les contenus de la scolarité lorsqu'on adopte une approche
par compétences.
2. Dans un
second temps, on examinera les implications possibles de ce changement du point
de vue de la distance entre la culture scolaire et les diverses cultures
familiales des apprenants, donc à la fois du sens de l’école, de la longueur du
chemin à parcourir et des embûches qui le jalonnent.
3. On
montrera ensuite que le curriculum prescrit n’a d’effets qu’à travers la
représentation que s’en font les professeurs et la traduction pragmatique qu’ils
en donnent en classe, au moment d’enseigner mais aussi à travers leurs exigences
au moment d’évaluer. Les mêmes programmes sont souvent compatibles aussi bien
avec une interprétation démocratisante qu’avec une interprétation sélective et
élitiste.
4. Enfin, on
rappellera qu’à interprétation semblable du curriculum formel, le curriculum
réel qu’expérimente chaque élève dépend du degré et du mode d’individualisation
des parcours de formation et donc des structures et des pratiques qui permettent
ou non une pédagogie différenciée. On verra que l’approche par compétences
modifie sensiblement les données du problème.
I. Développer des compétences en formation générale
Que la
formation professionnelle ait vocation de développer des compétences ne fait pas
l’ombre d’un doute. On peut diverger sur le niveau d’expertise visé, le
référentiel de compétences et les démarches de formation, mais nul ne prétend
qu’on peut exercer un métier nanti de connaissances seulement, aussi étendues
soient-elles. Il y faut aussi des capacités et des compétences, qui rendent les
savoirs transférables et mobilisables dans les situations professionnelles. Il
apparaît aussi de plus en plus clairement qu’on ne saurait, pour développer des
compétences professionnelles, se fier aux simples vertus d’une immersion dans la
pratique. S’il faut des stages et de l’expérience, il faut aussi des dispositifs
pointus d’alternance et d’articulation théorie-pratique.
En formation
générale, on ne se soucie guère des compétences. Même lorsqu’on pense le faire,
on vise plutôt le développent de capacités intellectuelles de base sans
référence à des situations et à des pratiques sociales. Et surtout, on dispense
à hautes doses des connaissances. L’approche par compétences affirme que ce
n’est pas suffisant, que sans tourner le dos aux savoirs (Perrenoud, 1999
c), sans nier qu’il y ait d’autres raisons de savoir et de faire savoir (Perrenoud,
1999 b), il importe de relier les savoirs à des situations dans lesquelles ils
permettent d’agir, au-delà de l’école.
Agir,
c’est ici affronter des situations complexes, donc penser, analyser, interpréter,
anticiper, décider, réguler, négocier. Une telle action ne se satisfait pas
d’habiletés motrices, perceptives ou verbales. Elle exige des savoirs, mais ils
ne sont pertinents que s’ils sont disponibles et mobilisables à bon escient, au
bon moment :
La compétence n’est pas un
état ou une connaissance possédée. Elle ne se réduit ni à un savoir ni à un
savoir-faire. Elle n’est pas assimilable à un acquis de formation. Posséder des
connaissances ou des capacités ne signifie pas être compétent. On peut connaître
des techniques ou des règles de gestion comptable et ne pas savoir les appliquer
au moment opportun. On peut connaître le droit commercial et mal rédiger des
contrats.
Chaque jour,
l’expérience montre que des personnes qui sont en possession de connaissances ou
de capacités ne savent pas les mobiliser de façon pertinente et au moment
opportun, dans une situation de travail. L’actualisation de ce que l’on sait
dans un contexte singulier (marqué par des relations de travail, une culture
institutionnelle, des aléas, des contraintes temporelles, des ressources…) est
révélatrice du " passage " à la compétence. Celle-ci se réalise dans l’action.
Elle ne lui pré-existe pas. (…) Il n’y a de compétence que de compétence en
acte. La compétence ne peut fonctionner " à vide ", en dehors de tout acte
qui ne se limite pas à l’exprimer mais qui la fait exister (Le Boterf, 1994, p.
16)
On impute
souvent " l’irrésistible ascension " des compétences dans le champ scolaire (Romainville,
1996) à leur vogue dans le monde de l’économie et du travail. J’ai débattu
ailleurs (Perrenoud, 1998, 2000 b) de cette prétendue dépendance, rappelé avec
d’autres (Le Boterf, 1994 ; 2000 ; Jobert, 1998) que la fascination du monde
économique pour les compétences n’est pas uniquement du côté du déni des
qualifications et de leurs corollaires, la dérégulation, la précarité et la
flexibilité des emplois, la production à flux tendus. Il y a dans le monde de
l’entreprise, même si c’est par nécessité bien comprise plus que par humanisme
vertueux, une forme de reconnaissance du travail réel et de son écart au travail
prescrit, une prise de conscience du fait que si les opérateurs les moins
qualifiés ne manifestaient pas au travail intelligence, créativité et autonomie,
la production serait compromise. Si les entreprises se préoccupent des " ressources
humaines " et découvrent des trésors cachés en leur sein, c’est sans doute parce
que c’est un impératif pour survivre dans la concurrence mondiale. Cela
n’autorise pas à diaboliser la compétence, à la réduire à un slogan du
néo-libéralisme triomphant.
J’ai tenté
aussi de montrer que l’approche par compétences renouait avec une très ancienne
préoccupation de l’école, celle du transfert de connaissances. Depuis
qu'il y a des pédagogues pour interroger le sens des pratiques scolaires, la
question du transfert de connaissances est posée. Un colloque récent y est
revenu (Meirieu, Develay, Durand et Mariani, 1996), de même qu’un ouvrage de
synthèse (Tardif, 1999).
Chacun le
voit : il ne suffit pas de passer de longues années à assimiler des savoirs
scolaires pour être ipso facto capable de s’en servir hors de l’école.
Les enseignants le savent ou le pressentent : évaluer la mobilisation des
savoirs dans des contextes différents du contexte d’apprentissage, c’est se
préparer de belles déconvenues. Pourquoi ? Parce qu’on fait basculer dans
l’échec tous ceux qui ne maîtrisent pas fondamentalement les savoirs, mais
parviennent à faire illusion par le travail, la mémorisation, le bachotage, le
conformisme, l’imitation et la ruse, voire la tricherie. Du coup s’enclenche un
cercle vicieux : on n’évalue pas le transfert pour ne pas perdre toute illusion
durant la scolarité, donc on n’a pas besoin de le travailler, si bien qu’à
l’issue des études, chacun tombe de haut devant des tâches complexes.
Depuis
quelques années, le débat sur le transfert de connaissances reprend de
l’importance, parfois en opposition, parfois en lien avec la problématique des
compétences et de la mobilisation de ressources cognitives (Le Boterf,
1994). A mes yeux, transfert et mobilisation sont deux métaphores
différentes (Perrenoud, 2000 a) pour désigner le même problème, celui du
réinvestissement des acquis dans des situations différentes des situations de
formation. La métaphore du transfert me semble plus pauvre. Elle part d’un
apprentissage et se demande s’il peut être réinvesti ailleurs, plus tard. Cela
pousse à créer des " situations de transfert " pour vérifier ou favoriser ce
réinvestissement. La métaphore de la mobilisation de ressources cognitives me
semble plus large, juste et féconde, parce qu’elle remonte au contraire d’une
situation complexe aux ressources qu’elle met en synergie, retraçant ex post
les conditions de leur constitution, puis de leur mobilisation orchestrée. On
rend alors justice au fait qu’une action complexe mobilise toujours de
nombreuses ressources issues de moments et de contextes différents.
Si la
métaphore de référence a de fortes implications sur la façon de poser les
problèmes, il faut bien reconnaître que la question conceptuelle n’est pas
aujourd’hui le point principal de divergence dans le champ éducatif. Le débat
porte plutôt sur l’existence et l’importance même du problème, puis sur la
possibilité même ou la nécessité de s’y attaquer.
Pour les uns,
le transfert est donné " par dessus le marché ", il se fait spontanément. Il n'y
a donc pas grand chose à faire pour le favoriser, sinon d’offrir à chacun
l’occasion de construire les savoirs les plus complets et les plus solides
possibles. Cette thèse n'est pas absurde : alliée à une forte capacité de
raisonnement et d'abstraction, la totale maîtrise d'un champ de savoirs permet
de les mobiliser sans qu'il soit nécessaire de travailler leur transfert en tant
que tel. Avec Jean-Pierre Astolfi, je conviens qu’un savoir parfaitement intégré
devient opératoire, qu’il inclut en quelque sorte sa propre aptitude à
être transféré ou mobilisé.
En suivant
ce raisonnement, plutôt que de s’encombrer des notions de transfert ou de
compétence, on devrait viser l’accès de tous à de " vrais savoirs ", intégrés et
opératoires. Dès lors, le problème du transfert ne se poserait plus, car les
élèves atteindraient un niveau général de formation et une capacité réflexive
qui les dispenseraient d'un entraînement spécifique à la mobilisation. Le rôle
de l'école se bornerait alors à transmettre le maximum de connaissances, avec un
niveau élevé de raisonnement et de réflexivité.
On peut
craindre, hélas, que l'école soit condamnée, pour longtemps encore, à ne donner
la maîtrise totale des savoirs enseignés qu’à une faible fraction de chaque
génération. Même en admettant que ceux qui font des études longues développent
" spontanément " des capacités de mobilisation et de transfert des connaissances
acquises, il reste à se demander ce qu'il advient des jeunes qui quittent
l'école avant d’avoir atteint une telle maîtrise. D’autant plus que la thèse
selon laquelle le transfert serait donné par surcroît est désormais difficile à
défendre (Mendelsohn, 1996, 1998 ; Tardif, 1999). Le transfert s’apprend, se
travaille.
D’autres
professeurs, sans affirmer que le transfert est spontané, estiment que la
formation générale n’a pas à s’en préoccuper. Pour eux, le rôle de
l'enseignement est de forger des connaissances et des capacités de base.
Travailler leur transfert relève de la formation professionnelle ou de la vie
même.
Lorsqu’elle
n’est pas une simple stratégie de dénégation du problème, cette vue des choses
manifeste une vision très simplificatrice du transfert. Develay disait en
conclusion du colloque de Lyon :
J’ai le sentiment que les
didacticiens découvrent que le transfert ne constitue pas seulement la phase
terminale de l’apprentissage, mais qu’il est présent tout au long de
l’apprentissage. Pour apprendre, se former, il convient de transférer en
permanence. Toute activité intellectuelle est capacité à rapprocher deux
contextes afin d’en apprécier les similitudes et les différences. Les
raisonnements inductif, déductif et analogique, la disposition à construire une
habileté, à relier cette habileté à d’autres habiletés, la possibilité de
trouver du sens dans une situation, proviennent de la capacité à transférer. Il
y a du transfert au cours d’un apprentissage depuis l’expression des
représentations des élèves jusqu’à la réutilisation dans un autre contexte d’une
habileté acquise (Develay, 1996, p. 20).
Renvoyer le
transfert à la fin de la formation de base est non seulement peu réaliste mais
doublement élitiste, car cela privilégie les élèves qui :
-
atteignent
effectivement le bout du chemin ; les autres sont comme des maisons inachevées ;
-
sont
capables, durant des années, d'assimiler des connaissances décontextualisées,
sans référence aux pratiques sociales dans lesquelles elles sont finalement
censées s’investir.
Inversement,
travailler dès le début de la scolarité le transfert et la mobilisation des
connaissances scolaires peut favoriser la démocratisation des études. Cette
posture :
-
prend en
compte tous ceux qui ne suivront pas la voie royale des études longues et
sortiront du système éducatif avec une formation de niveau moyen ;
-
ne suppose
pas acquis un rapport au savoir permettant soit d'accepter l'idée de
connaissances gratuites, soit de tolérer un grand décalage entre le moment où
on les acquiert et celui où l'on comprend à quoi elles servent.
Pour que
l’approche par compétences soit démocratisante, il faut toutefois que plusieurs
conditions improbables soient réunies. Nous allons en esquisser l’inventaire.
II. Pour que l’approche par compétences soit démocratisante
Il convient
de distinguer deux problèmes :
-
Le premier
concerne l'appropriation des savoirs. Dans la mesure où l'approche par
compétences les traite comme des ressources à mobiliser, donc les lie
rapidement à des situations et à des pratiques sociales, elle leur confère
davantage de sens aux yeux des apprenants les moins portés sur
l’assimilation de connaissances pour elles-mêmes. Mais en même temps, elle
exige un rapport plus personnel aux savoirs et elle prive une partie des
élèves faibles des exercices scolaires les plus traditionnels et du relatif
confort du métier d'élève, celui qui leur permet de " s'en tirer " sans
véritablement comprendre.
-
Le second
problème touche à l'émergence d'objectifs de formation nouveaux : les
compétences. Si l’on vise la construction de compétences, on crée de nouvelles
exigences, de nouvelles formes et normes d’excellence scolaire, par rapport
auxquelles une nouvelle forme d'inégalité peut surgir.
Examinons
ces deux aspects séparément.
Des savoirs
mobilisables
Hors de
l’école, la plupart des savoirs sont investis dans des pratiques sociales
complexes, qui puisent leurs ressources dans plus d’un champ disciplinaire. On
peut donc travailler le transfert ou la mobilisation au carrefour de plusieurs
savoirs, dans des projets pluridisciplinaires. Mais on peut aussi s’intéresser
aux pratiques proprement disciplinaires que sont la recherche, l’enseignement,
le débat scientifique.
Ces deux
modes d’entraînement à la mobilisation ne rencontrent pas les mêmes obstacles.
Des savoirs
investis dans la résolution de problèmes complexes
" Rien
n’est aussi pratique qu’une bonne théorie ", disait Kurt Lewin. Si les
problèmes pratiques sont ceux qui se posent dans la vie extrascolaire, les
solutions sont toujours en partie théoriques et font appel à des savoirs, et non
seulement à des habiletés.
L’approche
par compétences transforme une partie des savoirs disciplinaires en
ressources pour résoudre des problèmes, réaliser des projets, prendre des
décisions. Cela pourrait offrir une entrée privilégiée dans l’univers des
savoirs : plutôt que d’assimiler sans répit des connaissances en acceptant de
croire qu’ils " comprendront plus tard à quoi elles servent ", les élèves
verraient immédiatement les connaissances soit comme des bases conceptuelles et
théoriques d’une action complexe, soit comme des savoirs procéduraux (méthodes
et techniques) guidant cette action. Chacun aurait alors, en principe, de
meilleures chances de relier les savoirs à des pratiques sociales, donc de
saisir leur portée et leur sens. Cela serait particulièrement important pour les
élèves qui ne trouvent pas dans leur culture familiale ce rapport au savoir
particulier qui le valorise indépendamment de ses usages et de ses origines,
comme une valeur en soi. Ce rapport gratuit, presque " esthétique " au savoir
n’est en effet familier qu’aux enfants dont les parents ont fait des études
longues et valorisent l’érudition dans leur vie privée comme dans leur travail.
Si les enfants d’enseignants réussissent très bien à l’école, c’est sans doute
parce que leurs parents connaissent les règles du jeu scolaire, en classe,
devant l’évaluation et au moment de l’orientation, mais c’est aussi parce ces
enfants vivent dans un milieu où le savoir est important même - certains diront
surtout ! - s’il n’est pas investi dans une pratique utilitaire.
Évoquons ce
dessin de Daumier (1848) dans lequel le professeur dit à ses élèves ébahis : " Demain,
nous nous occuperons de Saturne… et je vous engage d’autant plus à apporter la
plus grande attention à cette planète que très probablement vous n’aurez jamais
de votre vie l’occasion de l’apercevoir !… ". Ou encore cet autre dessin où
le même professeur tance un élève qui ne répond pas à sa question : " Comment,
drôle, vous ne savez pas le nom des trois fils de Dagobert… mais vous ne savez
donc rien de rien… mais vous voulez donc être toute votre vie un être inutile à
la société !… "
On peut
espérer qu’une mise en relation des savoirs et des pratiques sociales permettra
aux élèves qui n’ont pas acquis ce sens de la culture pour la culture de trouver
d’autres clés pour donner du sens aux savoirs enseignés, des clés qui leurs
manquent cruellement dans les systèmes éducatifs centrés sur les savoirs
disciplinaires (Charlot, Bautier et Rochex, 1992 ; Rochex, 1995),
Il ne
suffira pas cependant de saupoudrer les cours traditionnels d’exemples, même
clairs et bien choisis, d’usages sociaux des savoirs enseignés. C’est mieux que
d’enseigner des savoirs purement abstraits, mais pour faire comprendre que les
savoirs sont des outils indispensables, il faut partir non d’une illustration,
mais d’un problème. C’est ce que l’on fait dans les écoles alternatives
centrées sur les méthodes actives et les démarches de projet et, plus récemment,
dans une partie des facultés de médecine, des business schools ou dans le
cadre d’autres formations professionnelles de haut niveau. Ce n’est pas simple,
car il faut organiser le curriculum en conséquence, le construire délibérément
de sorte à rejoindre cet idéal proclamé par Dewey : " Toute leçon est une
réponse ".
En formation
générale, cela suppose une rupture avec les logiques curriculaires et
disciplinaires dominantes, qui prévalent encore même dans les systèmes éducatifs
qui ont adopté l’approche par compétences. Prenons un exemple : pour optimiser
l’alimentation d’un athlète de haut niveau avant, pendant et après la
compétition, il faut des connaissances de physique, de chimie, de biophysiologie,
de diététique. Détachées les unes des autres, ces connaissances sont des savoirs
scolaires, " ni théoriques ni pratiques " (Astolfi, 1992). En physique, on
apprendra à mesurer l’énergie et les lois de sa dissipation. En chimie, on
apprendra comment des transformations absorbent ou dégagent de l’énergie, en
biophysiologie, on apprendra comment tels efforts musculaires consomment des
calories et à quel rythme elles se reconstituent, en diététique, on étudiera les
aliments et leurs effets sur le métabolisme. Ces connaissances ne sont pas
toutes enseignées en formation générale. Lorsqu’elles le sont, c’est à des
moments liés à l’agenda propre de chaque discipline, par des professeurs
différents et ne coordonnant pas leurs démarches, parfois sans aucune référence
à des exemples concrets, à coup sûr sans référence commune aux dépenses
énergétiques d’un athlète.
Prenons un
second exemple : créer un journal d’école suppose des connaissances en langue
maternelle, en droit, en gestion, en graphisme et mise en page, en
communication, en relations publiques, en publicité, en informatique et en
publication assistée par ordinateur. Ici encore, toutes les connaissances
requises ne seront pas enseignées au niveau scolaire considéré, certaines venant
plus tard dans le cursus général ou n’apparaissant que dans certaines formations
professionnelles.
Troisième
exemple : pour construire un film vidéo de douze minutes expliquant à des
adultes pourquoi on risque de graves brûlures de la rétine lorsque, durant une
éclipse, on regarde le soleil en face sans lunettes noires, il faut des
connaissances de physique, de biophysiologie, mais aussi d’audiovisuel, de
didactique et de psychologie, enseignées elles aussi en ordre dispersé.
Dans les
trois cas, le projet fait appel à des connaissances disciplinaires de haut
niveau, tout à fait à leur place dans un cursus scolaire exigeant. Il ne
s’agit pas alors d’apprendre à planter des clous, tailler une haie ou remplir sa
déclaration d’impôts, pratiques auxquelles ont réduit volontiers l’approche par
compétences.
Le problème
est ailleurs. De tels projets mobilisent des savoirs qui ne sont pas tous
enseignés au bon moment ou au niveau requis pour devenir des ressources
complémentaires :
-
On
observera dans presque tous les cas un déficit dramatique en droit, économie,
sciences humaines et sociales, alors que ces savoirs sont des ressources dans
la majorité des projets et des activités humaines complexes.
-
Même dans
les domaines potentiellement couverts par les disciplines scolaires
traditionnelles, il est peu probable que les savoirs requis par un projet
aient été tous enseignés au préalable.
Aussi
longtemps que chaque discipline développe son curriculum selon sa logique propre
et sans référence à une approche par problèmes, les vertus d’une orientation
vers les compétences resteront limitées. Si le système éducatif maintient les
cloisonnements entre disciplines et ne donne pas aux compétences un " droit de
gérance " sur les connaissances, selon l’expression de Gillet (1987) reprise par
Tardif (1996), il est peu probable que se présentent régulièrement des problèmes
et des projets susceptibles de mobiliser les acquis antérieurs. Les professeurs
les plus convaincus peuvent certes tourner en partie l’obstacle en offrant un
étayage approprié, en mettant à la disposition des élèves les connaissances
qu’ils n’ont pas encore acquises, mais cette bonne volonté trouve rapidement ses
limites dans un cursus où la programmation des savoirs disciplinaires n’est en
aucune manière conçue pour favoriser leur mobilisation dans des projets
interdisciplinaires.
Des savoirs
vraiment théoriques
Si l’on
recule devant la réorganisation curriculaire que la stratégie précédente
implique, il ne reste qu’à parier sur les compétences purement disciplinaires,
qui mobilisent des capacités et des connaissances empruntées pour l’essentiel à
la même discipline.
Cela paraît
plus simple, mais il est question alors de mobiliser de véritables " savoirs
théoriques ". Or, Astolfi affirme que les savoirs scolaires ne sont " ni
théoriques ni pratiques " :
1. Les savoirs que transmet
l’école ne sont pas vraiment théoriques, car ils ne disposent pas de la
plasticité inhérente au théorique. Ce ne sont pas non plus vraiment des savoirs
pratiques.
2. Il s'agit
plutôt de savoirs propositionnels qui, à défaut d'un meilleur statut, résument
la connaissance sous la forme d'une suite de propositions logiquement connectées
entre elles, mais disjointes.
3. Ils se
contentent ainsi d’énoncer des contenus, ce qui est loin de correspondre aux
exigences d'un théorie digne de ce nom.
4. Par
certains aspects, ils se révèlent, en fait, plus proches des savoirs pratiques,
puisque leur emploi se trouve limité à des situations singulières : celles du
didactique scolaire, régi par le jeu de la " coutume ".
5. Les
savoirs scolaires aimeraient se parer des vertus du théorique, qui leur
conféreraient une légitimité qu'ils recherchent. S'ils y échouent, c'est faute
de développer un vrai travail de pratique théorique que seul rendrait possible
l'usage, dans chaque discipline, de concepts fondateurs et vivants (Astolfi,
1992, p. 45).
Travailler,
dans le cadre d’une discipline, autrement que par des exercices conventionnels,
la mobilisation des savoirs qui la constituent, c’est faire ce qu’Astolfi
appelle " un vrai travail de pratique théorique ". La pratique sociale de
référence est alors interne à la discipline, faite d’expérimentation,
d’observation, d’élucidation, de formulation d’hypothèses et de débat
contradictoire.
Traiter les
savoirs enseignés comme de véritables savoirs théoriques devrait accroître leur
sens, potentiellement, puisqu’on revient à leur moteur initial, la volonté de
rendre le monde intelligible. Il est généreux de prêter cette curiosité
fondamentale à tout être humain, Peut-être caractérise-t-elle presque tous les
très jeunes enfants. Ensuite, la socialisation familiale prend le dessus et
impose souvent un rapport plus pragmatique ou plus dogmatique au monde. Le
développement d’une véritable pratique théorique en classe pourrait donc, au
moins dans un premier temps, éloigner plus encore des savoirs scolaires les
élèves issus des classes populaires et d’une partie des classes moyennes, dans
lesquelles l’expérimentation, la recherche, la conceptualisation, le débat
théorique n’évoquent rien.
Faisons
l’hypothèse optimiste qu’une véritable pratique théorique, conduite en classe
avec passion et continuité, pourrait, même si elle ne correspond à aucune valeur
ou pratique familiale, donner davantage de sens aux savoirs disciplinaires.
Encore faudrait-il franchir au moins ce pas, c’est à dire instituer la
classe comme véritable lieu de recherche et de débat théorique. Ici, l’obstacle
n’est pas dans le découpage du curriculum en disciplines, il est dans la
structuration du programme de chacune en chapitres, et dans sa surcharge.
Pour adopter
un rapport théorique aux savoirs théoriques, il faut évidemment que les élèves
passent du statut de consommateurs à celui de producteurs de savoirs. Il n’est
ni possible ni nécessaire que tous les savoirs disciplinaires soient
reconstruits par des démarches de recherche. Cela prendrait un temps démesuré.
De plus, une formation scientifique et un certain niveau de maîtrise théorique
permettent d’assimiler de nouveaux savoirs sans les avoir soi-même conçus et
vérifiés, par confiance dans la méthode et l’éthique des collègues. Ce qui
permet d’accepter les résultats de recherche et les conclusions théoriques
d’autres chercheurs, donc une division du travail au sein de la communauté
scientifique.
Il reste en
revanche indispensable que les élèves " découvrent " par eux-mêmes certains
savoirs disciplinaires de base, par une démarche patiente et laborieuse proche
de la recherche et du débat. Il importe notamment qu’ils accèdent de la sorte
aux questions fondatrices qui constituent la " matrice disciplinaire " (Develay,
1992). Il est probable que la physique de Pascal et de Newton peuvent être
reconstruites en classe plus facilement que celle d’Einstein ou Heisenberg.
L’idée n’est pas de parcourir durant la scolarité, en accéléré, sur le seul mode
de la recherche et de la controverse, l’entier de l’histoire des sciences et des
autres disciplines. Il suffit de reconstituer une partie de ce parcours
sur le mode de la découverte, d’une découverte certes étayée, encadrée,
simplifiée, didactisée, mais néanmoins très distante de la pédagogie
transmissive.
Les élèves
s’approprieront de la sorte une posture scientifique et expérimentale. En
outre, les savoirs théoriques leur paraîtront d’autant plus significatifs qu’ils
sauront à quelles questions scientifiques ou philosophiques ils prétendent
répondre.
La première
compétence disciplinaire est de questionner le réel à l’intérieur d’un
découpage et à partir d’acquis qu’on s’approprie progressivement et dans le
respect de certaines méthodes. Pour développer une telle compétence, il faut :
-
d’une
part, alléger les programmes pour trouver le temps de construire
certains savoirs au gré de démarches apparentées à la recherche ;
-
d’autre
part, bouleverser la façon d’enseigner, travailler par énigmes, débats,
situations-problèmes, petits projets de recherche, observation,
expérimentation, etc.
Il n’est
plus très original de proposer une telle évolution, préconisée depuis longtemps
par les mouvements d’école nouvelle et plus tard par la didactique des sciences.
Il reste à passer à l’acte.
Une nouvelle
forme d’excellence scolaire ?
Dans le
monde du travail, il est banal d’être évalué selon ses compétences. Ce n'est pas
absent du monde scolaire, ne serait-ce que parce qu’un examen, une épreuve
écrite ou une interrogation orale sont des situations qui exigent, pour s’en
sortir honorablement, non seulement des savoirs, mais des savoirs mobilisables à
bon escient, au bon moment, dans les formes requises et avec une certaine prise
de risques, une capacité de reconstruire, voire d’inventer ce que l’on ne sait
pas.
En dehors
des situations d’évaluation, l’école développe et exige plutôt des capacités,
les unes transversales - par exemple rechercher une information, poser
clairement de " bonnes questions " ou participer activement à un débat -,
d’autres disciplinaires, par exemple construire une maquette, faire une mesure
correcte ou rendre compte d’une observation.
L’accord sur
ce point est difficile, puisque le sens de ces mots n’est pas stabilisé.
Certains ne font pas la différence entre capacités ou compétences. D’autres la
font, mais nomment " compétence " ce que j’appelle ici " capacité ". Parce qu’il
faut bien prendre un parti, j’ai proposé (Perrenoud, 2000 c) de parler de
capacités lorsqu’on désigne des opérations qui ne prennent pas en charge
l’ensemble d’une situation et restent donc relativement indépendantes des
contextes ; et de parler de compétences lorsqu’on désigne les
dispositions qui sous-tendent la gestion globale d’une situation complexe.
Je vais tenter de me tenir à cette convention.
Si on
l’admet au moins provisoirement, on s’accordera sans doute à dire qu’à l’école
on travaille des capacités davantage que des compétences. Il est plus simple,
d’un point de vue didactique, d’exercer des opérations sans contexte précis, par
exemple résumer ou traduire un texte, faire une coupe en biologie, résoudre une
équation, dessiner un plan, analyser une substance. Les capacités travaillées à
l’école sont dans une large mesure disciplinaires. On y ajoute volontiers
désormais des " compétences transversales " dont Rey (1996) a discuté
l’existence même et dont je dirais que ce sont avant tout des capacités,
mobilisables dans divers champs disciplinaires et pratiques : savoir coopérer,
observer, analyser, etc.
Ce qu’on
appelle " approche par compétences " se limite souvent, dans les réformes
curriculaires en cours, à mettre l’accent sur les capacités,
disciplinaires ou transversales. Il n’y a pas alors développement de véritables
compétences, au sens où je les définis. On en reste à des savoir-faire de haut
niveau, pertinents dans divers contextes, ce qu’on appelle parfois des " éléments
de compétences ", ce que je préfère, avec Le Boterf (1994), appeler des
ressources cognitives.
Certes,
mettre l’accent sur les capacités modifie les règles du jeu scolaire, mais ce
n’est pas une révolution. D’ailleurs, le poids respectif des connaissances et
des capacités varie selon les disciplines et selon la conception qui prévaut
dans chacune. Les élèves sont habitués à être évalués sur des savoir-faire. Ces
savoir-faire sont d’ailleurs entraînés à travers des exercices scolaires
classiques.
Exiger et
évaluer le traitement global d’une situation complexe, sous toutes ses facettes,
représente une attente nouvelle, qui passe par un travail d’intégration,
de mise en synergie, d’orchestration de connaissances et de capacités qui, en
général, sont travaillées et évaluées séparément.
Si l’on vise
véritablement des compétences, au sens retenu ici, il faut les évaluer, de façon
formative et certificative, seule façon de les rendre crédibles. Du coup,
on crée une exigence supplémentaire, du moins si l’on attend des élèves
et des étudiants qu’ils manifestent un degré suffisant de maîtrise de situations
globales, à travers des performances observables (décisions, solutions,
réalisations) aussi bien qu’en se prêtant à un entretien métacognitif.
Cette forme
d’excellence, incontournable en formation professionnelle, n’est pas habituelle
en formation générale. Les élèves se sont plutôt accoutumés à retenir et
restituer des savoirs sans contexte, à exercer et donner à voir des capacités
tournant à vide (Astolfi, 1992 ; Perrenoud, 1995, 1996). Il se pourrait que,
prise au sérieux, l’exigence de compétences constitue un handicap de plus pour
les élèves en difficulté. Cela pour deux raisons bien distinctes :
• il ne peut
y avoir de compétence si les ressources requises (capacités et connaissances) ne
sont pas disponibles ; les élèves présentant de graves lacunes à ce niveau
seront donc d’emblée défavorisés ; sauf si l’on s’astreint à vérifier au
préalable la maîtrise des ressources requises et qu’on dissocie leur
certification de celle de la compétence qui les mobilise ;
• une fois
les ressources disponibles, leur mobilisation et leur transfert passent pas des
processus mentaux de haut niveau, qu’il est difficile de scolariser pleinement,
puisqu’ils sont de l’ordre de la synthèse, de l’anticipation, de la stratégie,
de la planification, de la pensée systémique ; dans tous ces domaines, il se
peut hélas que la socialisation familiale soit, en milieu favorisé, plus
efficace que l’action éducative de l’école…
Il y a donc
toutes les raisons de croire que la valorisation de compétences ne résoudra pas
ipso facto la question des inégalités sociales devant l’école et risque
même les accroître. Une telle approche pourrait mettre en difficulté les élèves
qui ne survivent dans la compétition scolaire qu’en s’accrochant aux aspects les
plus rituels du métier d’élève (Perrenoud, 1996). Elle défavoriserait ceux
qu’angoisse l’idée de faire une recherche, de résoudre un problème, de formuler
une hypothèse, de débattre, ceux qui veulent un modèle, une marche à suivre, un
rail, ceux qui ont besoin de savoir " si c’est juste ou faux " et ne supportent
pas l’incertitude ou les contradictions ne peuvent qu’avoir peur de
l’approche par compétences.
Donner une
réelle importance au transfert et à la mobilisation de ressources, c’est, on l’a
vu :
-
construire
les savoirs à partir des problèmes plutôt qu’en déroulant le texte du savoir ;
-
confronter
les élèves à des situations inédites, évaluer leur capacité de penser de façon
autonome, en prenant des risques.
C’est donc,
du moins dans un premier temps, accroître les inégalités. En tout cas les
inégalités visibles. Comme c’est le cas chaque fois qu’on déplace les objectifs
de formation et les exigences vers de plus hauts niveaux taxonomiques.
Dans
l’absolu, cela semble raisonnable : à quoi bon masquer les inégalités réelles ?
On se leurre sur le sens de la scolarisation si, une fois les individus
confrontés aux situations de la vie ou simplement à d’autres contextes d’étude,
ils ne réinvestissent guère les savoirs acquis, non parce qu’ils leur font
défaut, mais parce qu’ils n’ont pas appris à les décontextualiser, à les
intégrer à des champs conceptuels et à les mobiliser dans de nouveaux contextes.
Mieux vaudrait alors attaquer le problème à sa racine.
Plus
sociologiquement, plus cyniquement peut-être, on peut se demander si l’école
peut se permettre d’accroître les inégalités visibles. Ne risque-t-elle pas
d’enfoncer plus encore les élèves en difficulté, de les décourager, de les
pousser plus vite à l’abandon ? Paradoxalement, l’illusion d’une certaine
maîtrise - fût-elle liée à l’absence d’évaluation du transfert - favorise
l’estime de soi, donne de l’espoir et peut protéger du décrochage. Sachant
qu’une fois sorti du système éducatif, l’élève devient inaccessible, on peut se
demander si la " vérité " des inégalités est toujours bonne à dire…
Pour ne pas
trancher ce dilemme dans l’abstrait, il importe de se demander si les systèmes
éducatifs qui adoptent en ce moment l’approche par compétences ont les moyens de
contrôler ses dérives élitistes. Le plus fou serait en effet de prétendre
développer des compétences sans s’en donner les moyens pédagogiques.
L’un de ces
moyens est de l’ordre de la formation des professeurs, de leur adhésion à
l’approche par compétences, mais aussi au modèle socio-constructiviste de
l’apprentissage (Bassis, 1998 ; De Vecchi et Carmona-Magnaldi, 1996 ; Groupe
français d’éducation nouvelle, 1996 ; Jonnaert et Vander Borght, 1999 ; Vellas,
1996, 1999, 2000).
III. Le rapport au savoir des professeurs
On aborde
ici un sujet très délicat, en particulier lorsqu'on s'intéresse à l'enseignement
secondaire, et plus encore à l'enseignement préuniversitaire. On admet assez
volontiers que les enseignants primaires n'ont pas tous des compétences pointues
dans chacune des disciplines qu'ils doivent enseigner, en particulier en
mathématiques et en sciences. On peut donc facilement mettre en doute leur
capacité de développer chez leurs élèves un rapport actif au savoir, de les
initier à une quête épistémologique, à une curiosité fondamentale, puisqu’ils
manifestent eux-mêmes un rapport scolaire, peu critique et peu autonome,
aux savoirs qu'ils enseignent.
Il en va
différemment pour les professeurs du secondaire, en particulier lorsqu'ils ont
reçu une formation universitaire complète dans une ou plusieurs disciplines. Ils
sont alors censés être formés minimalement à la recherche, donc capables d'y
initier leurs propres élèves. Mieux vaudrait toutefois se départir de l'illusion
qu'il suffit d’être un chercheur pour mettre des élèves en situation de
recherche. Et de cette autre fiction qui ferait de tous les universitaires des
chercheurs.
Dans
l'université de masse vers laquelle nous allons aujourd'hui, les étudiants ne
sont formés à la recherche qu’en fin de 2e cycle. Encore faut-il pour
cela non seulement qu'ils aient atteint une excellente maîtrise des savoirs
théoriques et méthodologiques, mais encore qu'ils soient attirés par la
recherche et n'aient pas fait, des le début de leurs études universitaires, par
réalisme ou manque d'intérêt, le deuil d'une carrière de recherche. Même
lorsqu'elles proposent une formation substantielle aux méthodologies de
recherche, les universités ne sont pas certaines de développer l'esprit
scientifique chez leurs étudiants, en particulier chez ceux qui se font des
études pour obtenir une formation professionnelle ou atteindre un certain niveau
du diplôme. Ces étudiants peuvent rester relativement indifférents aux contenus
disciplinaires et en tout cas aux démarches de recherche et à l’histoire
mouvementée des savoirs qu'on exige d'eux à l'examen. Assimiler les savoirs
comme des produits finis, à mémoriser pour faire bonne figure devant
l’évaluation, ne prépare aucunement à les faire découvrir avec passion à des
élèves de onze ou dix-sept ans !
Les
universités ne sont guère plus capables que les collèges et lycées, pour des
raisons partiellement semblables, de développer des compétences, du moins aussi
longtemps que les étudiants ne sont pas impliqués dans des études de cas, des
enquêtes, des démarches cliniques, des projets, des travaux de laboratoire ou
toute autre pratique, ce qui ne survient souvent qu’en fin de 2e
cycle. Devenus professeurs au secondaire, ces étudiants reproduisent assez
spontanément, dans leurs propres cours, le rapport au savoir qu'ils ont
intériorisé durant leurs propres. Pour eux, le développement de compétences
n'est pas devenu une seconde nature. La boucle est donc bouclée.
La rupture
de ce cercle vicieux ne va pas de soi. Elle passe par un exercice de lucidité
inconfortable et un engagement dans une quête de savoir théorique, assortie
d’un intérêt pour l’histoire et l’épistémologie des sciences et d’une vive
curiosité pour les pratiques sociales dans lesquelles finissent par s’investir
les savoirs disciplinaires.
Aussi
longtemps que ces conditions ne sont pas réalisées, on peut craindre que les
curricula les plus novateurs soit ramenés aux pratiques courantes. Or, c'est
l'inverse qu'il faudrait : des professeurs capables d'aller au-delà des textes,
de réinventer l'approche par compétences en s'inspirant de leur propre
expérience de la recherche, mais aussi de leur connaissance de certaines
pratiques sociales dans lesquelles leur discipline est investie. On peut rêver
d'un professeur de chimie qui s'intéresserait par exemple passionnément à
l'agriculture, à la coiffure, aux produits de beauté, à l'alimentation et à la
peinture. Il en saurait assez sur ces pratiques pour montrer la façon dont elles
se servent de la chimie.
Le pire
serait que l'approche par compétences ne soit présente que dans les textes, les
professeurs n'y adhérant pas et revenant rapidement aux pratiques d'enseignement
et d'évaluation les plus traditionnelles. Du coup, les règles du jeu scolaire
seraient encore plus difficiles à déchiffrer pour les élèves, écartelés entre
les objectifs et l’esprit du programme, d'une part, et d'autre part le rapport
au savoir et aux compétences effectivement à l’œuvre dans les classes.
C’est
pourquoi on ne peut juger des aspects démocratisants ou élitistes des nouveaux
curricula sur la seule base de leurs intentions et de leurs contenus. Ce qui
fera la différence, c’est le curriculum réel. Dans le scénario le plus optimiste,
les professeurs mettront toute leur inventivité didactique à faire construire
activement des savoirs et à développer des compétences. Dans le scénario le plus
pessimiste, restant sceptiques et cyniques, ils feront le minimum pour avoir
l’air en règle, mais l’esprit de la réforme n’aura pas passé. Mieux vaudrait
alors qu’ils fassent avec conviction ce à quoi ils croient plutôt que d’entonner
ce couplet familier de tous les bureaucrates " Je fais ce qu’on me dit mais
je n’y crois pas ; ne m’en tenez pas pour responsable ; je ne suis qu’un pion
dans l’organisation ".
Pour éviter
le scénario catastrophe, il faut sans doute, à moyen terme, agir sur la
formation initiale des professeurs, non seulement leur formation pédagogique et
didactique, mais leur formation scientifique, philosophique, épistémologique. De
ce point de vue, la stricte séparation des études académiques et de la formation
pédagogique et didactique n’est pas heureuse.
En formation
continue, il serait fécond de travailler l’histoire des disciplines et leur
connexion aux pratiques sociales, le rapport au savoir et aux compétences. Il
est inutile de se demander comment former et évaluer des compétences aussi
longtemps que les professeurs ne voient pas pourquoi changer. L’urgence
n’est tant de les instrumenter que de le leur donner des raisons
d’adhérer à la réforme curriculaire. Pour cela, la seule voie efficace est
d’interroger leur propre rapport au savoir et la schizophrénie douce dans
laquelle sont installés de nombreux enseignants du secondaire : leur propre
expérience de la formation et de la vie dément la valeur absolue qu’ils
accordent aux " savoirs purs ", mais ils ne se rendent pas compte qu’ils
professent une idéologie du savoir qu’ils ne pratiquent pas. C’est un enjeu
majeur de formation.
IV. Approche par compétences et pédagogie différenciée
Supposons
que les nouveaux programmes soient bien conçus, fondés et praticables. Supposons
encore que les professeurs soient convaincus et compétents. Alors, les pratiques
de formation seraient consistantes et de qualité, il y aurait cohérence entre
les intentions et leur mise en œuvre.
Même alors,
la question des inégalités sociales devant l’école demeurerait et
appellerait une réponse qui ne passe pas par les programmes mais par la prise en
compte des différences au quotidien et la mise en place de dispositifs
permettant de placer chaque élève, aussi souvent que possible, dans des
situations didactiques à sa mesure, susceptibles de les faire progresser vers
les objectifs communs.
La lutte
contre l’échec scolaire passe par au moins cinq stratégies conjuguées :
1. Créer des
situations didactiques porteuses de sens et d’apprentissages.
2. Les
différencier pour que chaque élève soit sollicité dans sa zone de proche
développement.
3.
Développer une observation formative et une régulation interactive en situation,
en travaillant sur les objectifs-obstacles.
4. Maîtriser
les effets des relations intersubjectives et de la distance culturelle sur la
communication didactique.
5.
Individualiser les parcours de formation dans le cadre de cycles d’apprentissage
pluriannuels.
Dans chacun
de ces registres, l’approche par compétences renouvelle le problème mais le
résout pas magiquement. J’ai exploré ces pistes plus longuement ailleurs (Perrenoud,
1997). Je ne les reprends ici que dans le contexte spécifique de l’approche par
compétences.
Des situations
didactiques porteuses de sens et d’apprentissages
Idéalement,
l’approche par compétences offre de meilleures chances de créer des situations
porteuses de sens, du simple fait qu’elle relie les savoirs à des pratiques
sociales, des plus philosophiques et métaphysiques aux plus terre-à-terre.
Il reste à
construire de telles situations au quotidien et à les rendre productrices
d’apprentissages. Il convient donc de ne pas les borner à un rôle de motivation
ou de sensibilisation, mais de s’en servir pour favoriser des apprentissages
fondamentaux.
L’approche
par compétences est un atout pour donner du sens au travail scolaire, mais elle
confronte à des difficultés supplémentaires dans la conception et l’analyse des
tâches proposées aux élèves. Il ne suffit plus en effet de proposer des
exercices intéressants et bien conçu, il faut projeter les apprenants dans de
vraies situations, des démarches de projet, des problèmes ouvertes. Il surgit
alors une tension entre la logique de production et la logique de formation,
avec ce paradoxe : plus une situation a du sens, mobilise, implique, plus il
devient difficile de réguler finement les apprentissages sans casser la
dynamique en cours et couper les individus du groupe.
Solliciter
chaque élève dans sa zone de proche développement
Différencier,
c’est organiser les activités et les interactions de sorte que chaque
apprenant soit constamment ou du moins très souvent confronté aux situations
didactiques les plus fécondes pour lui.
Pour cela,
il faut le " saisir " dans une zone qui rend une progression à la fois
nécessaire et possible. Nécessaire en cela qu’il ne peut faire face à la tâche
en se servant simplement de ce qu’il sait déjà. Il doit apprendre pour
réussir et comprendre. Apprendre du neuf ou au minimum affiner, consolider,
compléter ses acquis ou entraîner leur transfert et leur mobilisation.
Il faut
aussi qu’il puisse apprendre : si le défi est démesuré, la mission
devient impossible, l’élève abandonne ou fait semblant de travailler ; dans les
deux cas, il n’apprend rien. Une pédagogie différenciée cherche constamment la
distance optimale, dans deux registres :
-
celui du
développement intellectuel ; le concept de zone proximale proposé par Vygotski
ne fait plus du développement opératoire un préalable absolu des
apprentissages ; des situations didactiques peuvent entraîner un développement
intellectuel ou l’accélérer ; mais il faut évidemment qu’il soit en quelque
sorte " à portée de main ", accessible ;
-
celui des
connaissances, compétences et attitudes disponibles ; l’apprenant aborde
toujours une situation avec un capital culturel qui, s’il est trop pauvre ou
décalé, ne lui permet pas d’entrer dans la tâche, de comprendre le problème et
les enjeux, de participer à une démarche collective.
L’approche
par compétences complexifie et simplifie à la fois ce problème. Elle le
complexifie parce que les situations d’apprentissage ne sont pas des
exercices scolaires individuels, mais des tâches ouvertes et souvent
collectives, inscrites de préférence dans une démarche de projet ou une conduite
de recherche. En même temps, cette inscription simplifie l’ajustement des
situations d’apprentissage aux possibilités et intérêts de chacun, dans la
mesure où s’opère une division du travail. spontanée ou négociée. qui propose à
chacun une tâche à sa mesure et à son goût. Bien sûr, le risque est grand, dans
la mise en scène d’un spectacle, de confiner le bègue au maniement du projecteur
ou de donner un travail d’exécution au membre le moins qualifié d’une équipe qui
travaille sur une situation-problème. Toutes les démarches de projet ou de
recherche devraient être attentives à cette dérive. Elles peuvent en revanche
profiter pleinement d’une régulation par le travail à faire ou l’énigme à
résoudre plutôt que par l’assignation à chacun, par le professeur, de tâches
bien calibrées.
Développer une
régulation interactive articulée aux objectifs-obstacles
On le sait
maintenant, il est inutile d’espérer optimiser le " traitement pédagogique "
d’un élève en accumulant à son propos toutes les informations disponibles, sur
son profil psychologique, son QI, sa façon d’apprendre, son style cognitif, ses
acquis, etc. Sans doute n’est-il jamais inutile de connaître ses élèves, mais il
faut se déprendre du fantasme de pouvoir décider d’avance, sans coup férir, de
ce qui leur convient. Une pédagogie différenciée évite de proposer des tâches
absurdes, parce que trop faciles ou trop difficiles, mais elle investit, une
fois la situation lancée, dans une régulation constante de la tâche
collective et de la part qu’y prend chacun. Autrement dit, en jouant sur
l’étayage et le désétayage, l’aide méthodologique, la division du travail, la
structuration du problème en sous-problèmes à traiter séparément, le professeur
fait évoluer la tâche, l’ajuste et fait des choix décisifs :
-
d’un côté,
les obstacles cognitifs (théoriques ou méthodologiques) qu’il décide de lever,
parce qu’ils sont dans l’immédiat insurmontables pour les élèves ou que leur
dépassement n’est pas prioritaire ; dans ce cas, l’enseignant renonce à
l’apprentissage correspondant et aide lucidement les élèves à contourner
l’obstacle, par exemple en prenant lui-même en charge certaines opérations qui
ne sont pas encore à leur portée ;
-
de l’autre,
les obstacles qui ne doivent pas être évités, parce qu’ils sont au cœur du
projet de formation ; du coup, ils deviennent des objectifs-obstacles (Astolfi,
1997, 1998 ; Martinand, 1986, 1989), des occasions de construire des savoirs
nouveaux ou d’élargir ses compétences ; le rôle de l’enseignant n’est pas
alors de faire à la place ou de faciliter, mais de forcer la confrontation à
l’obstacle en l’aménageant de façon optimale.
Tout cela
est extrêmement difficile à réaliser en classe et exige des compétences
didactiques pointues, aussi bien que de fortes capacités d’observation,
d’animation, de régulation et de gestion. Ces compétences ne se développeront
que si la réforme curriculaire s’accompagne d’un vaste programme de formation
des enseignants.
Maîtriser les
relations intersubjectives et de la distance culturelle
L’approche
par compétences suppose une démarche très souvent coopérative, qui place
l’enseignant, sinon à égalité avec ses élèves, du moins en position d’acteur
solidaire de l’entreprise commune : produire un texte, mener à bien une
expérience, conduire une enquête, etc.
Du coup, le
rapport pédagogique s’en trouve changé, les personnes se dévoilent dans le
travail, ce qui est, ici encore, à doublée tranchant :
-
jusqu’à un
certain point, cela permet d’échapper au face à face maître-élève, au jeu du
chat et de la souris, aux mécanismes de contrôle et de défense, à la défiance
et à la ruse, de part et d’autre ;
-
en même
temps, le travail est le théâtre de rapports de pouvoir, de conflits et
d’exclusion.
Une " éducation
fonctionnelle ", centrée sur de vraies situations appelant des savoirs
opératoires, modifie les règles du jeu scolaire, au risque de marginaliser
certains élèves, plus à l’aise dans des activités scolaires traditionnelles,
fermées, individuelles.
Individualiser
les parcours de formation et travailler en cycles
Au primaire
et au secondaire obligatoire, il est fréquent que l’approche par compétences
soit associée à l’introduction de cycles d’apprentissage pluriannuels. Ce n’est
pas une coïncidence : plus on vise à former des compétences, plus il faut
espacer les échéances, prendre le temps de construire les apprentissages par des
démarches de recherche et de projet peu compatibles avec le compte à rebours
classique d’une année scolaire.
On peut se
demander pourquoi, dans l’enseignement post obligatoire, en particulier
l’enseignement supérieur, on reste attaché à des années de programme alors même
que les conditions pour travailler en cycles pluriannuels et en unités
capitalisables sont plus faciles à réaliser, notamment en raison de l’autonomie
des apprenants et de leurs capacités d’orientation et d’autorégulation.
Travailler
en cycle n’éradique pas magiquement les inégalités et l’échec scolaire. Des
cycles mal conçus et mal gérés peuvent même creuser les écarts. Mais à terme,
l’approche par compétences commande des espaces-temps de formation plus larges,
plus propices à l’individualisation des parcours de formation.
V. Pour conclure
Mal conçue
ou médiocrement mise en œuvre, l’approche par compétences peut aggraver
l’inégalité devant l’école. Même bien conçue et magnifiquement réalisée, elle ne
peut prétendre en venir à bout par le seul biais du curriculum. Quel que soit le
programme, la pédagogie différenciée et l’individualisation des parcours de
formation restent d’actualité.
Sur ce
dernier point, le combat est engagé, contre l’idéologie du don, les attentes
élitistes d’une partie des consommateurs d’école, les politiques molles de
nombreux systèmes éducatifs plus prompts à se réclamer d’une pédagogie
différenciée qu’à la soutenir par des actes, des moyens, des formations, des
accompagnements. Les obstacles sont de taille, mais l’approche par compétences,
si elle les renouvelle, ne les crée pas de toutes pièces.
L’ambiguïté
et le caractère à la fois précipité et inachevé des réformes curriculaires sont
plus inquiétants. Les systèmes éducatifs sont-ils prêts à faire des deuils dans
le domaine des disciplines ? prêts à investir massivement dans d’autres
pratiques d’enseignement-apprentissage ? prêts à affronter la résistance des
élèves qui réussissent et de leurs familles ? prêts à mécontenter de nombreux
professeurs qui sont attachés au statu quo, à la fois idéologiquement et
parce qu’il les confirme dans leur rapport au savoir et leurs pratiques
pédagogiques ?
On peut en
douter. Or, si l’approche par compétences reste une " demi réforme ", qui ne
renonce à rien et ne contraint personne, il est peu probable qu’elle fasse
progresser la lutte contre l’échec scolaire. Si rien ne change, sauf les mots,
si l’on fait sous couvert de compétences ce que l’on faisait hier sous couvert
de savoirs, pourquoi s’attendrait-on à produire moins d’échecs scolaires ?
On pourrait
même craindre l’inverse. Une approche par compétences n’existant que dans les
textes ministériels, à laquelle nombre d’enseignants n’adhéreraient pas,
rendrait les règles du jeu scolaire encore plus opaques et les exigences des
professeurs encore plus diverses, les uns jouant mollement le jeu de la réforme,
les autres enseignant et évaluant à leur guise.
Comme
souvent, le problème principal relève de l’équilibre à trouver entre la
cohérence des réformes et le caractère négocié de leur genèse et de leur mise en
place. Au vu des évolutions parallèles dans de nombreux pays développés, on peut
craindre que les ministères se hâtent de faire ce qu’ils savent le mieux faire -
des textes, des programmes - et laissent leur mise en œuvre au hasard des choix
individuels et des projets d’établissements…
Jerome
Bruner disait récemment dans un entretien accordé au Monde :
A mon sens,
le but de l’école n’est pas de façonner l’esprit des élèves en leur inculquant
des savoirs spécialisés dont ils ne comprennent pas le sens et la raison d’être.
Il faut que les élèves s’approprient une culture, intègrent des connaissances à
partir des questions qu’ils se posent. Pour cela, il faut contester les
programmes tout faits. On doit mettre en doute, discuter, explorer le monde.
C’est ainsi que l’on s’approprie la culture, que l’on devient membre actif d’une
société.
Si la
réforme curriculaire perd de vue cette idée majeure, elle ne fera que substituer
des textes à des textes. Or, l’enjeu est de changer des pratiques…
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